Pour rappel, l'accident a eu lieu à La Foux d'Allos, dans les Alpes du sud (un peu au sud-est du lac de Serre-ponçon; sud de Gap) le samedi 28 en début d'après-midi. Pierre-Jean, conscient dès sa chute d'avoir été touché à la colonne, a veillé lui-même à ce que personne ne le touche avant l' arrivée des "pisteurs" formés pour cela: il a même donné à ceux qui l'ont trouvé des instructions pour le mettre en PLS (position latérale de sécurité) si jamais il venait à s'étouffer... On le descend à la station en luge (ça ne lui a pas fait peur, nous a-t-il dit !); au centre médical, on lui fait une première série de radios qui, hélas, fournissent immédiatement un diagnostic qui n'a pas changé depuis...Nous sommes prévenus vers 18h, alors qu'il est déjà dans l'ambulance.

Les conditions météo - mistral très violent et tempête de neige - empêchent l'hélicoptère appelé pour le transporter de décoller de Marseille. Si vous regardez sur une carte, vous verrez que le trajet routier jusqu'à Digne, par de petites routes de montagne, puis jusqu'à Marseille, a dû être un long calvaire (9 heures au total entre l'accident et l'arrivée à Marseille) pour Pierre-Jean. Comme les médecins qui l'accompagnaient lui demandaient de parler pour éviter de s'endormir, il a longuement récité de la poésie (surtout du Baudelaire) ... A Digne, il devait être transféré dans une ambulance venue de Marseille; mais les deux ambulances se sont ratées, se sont cherchées...beaucoup de temps perdu. Transfert, finalement; l'ambulance démarre , et un infirmier dit au chauffeur: "arrête, tu sens bien qu'on est secoués: on a sûrement un pneu crevé!" - et le chauffeur répond du tac au tac: "non, ne t'en fais pas: c'est la suspension qui est foutue..." Sans commentaires.

La raison du transfert vers Marseille, c'est non seulement la (relative) proximité géographique, mais aussi en particulier qu'il y a là un centre réputé de chirurgie de la colonne vertébrale (hôpital Sainte Marguerite du CHU de Marseille) : Dominique, aidée par ses collègues de Gosselies (qui ne cesseront de lui servir de centre de renseignements et d'avis médicaux: merci, cher, cher Raphaël Lévy!) a eu le temps de vérifier dès que nous avons été prévenus de l'accident , et d'approuver la destination. Elle a même pu parler quelques instants avec Pierre-Jean lors de l'arrêt à Digne (où on lui a fait un scanner, et où les médecins nous ont contactés); Pierre-Jean (qui n' a jamais perdu connaissance) a essayé de la rassurer, lui disant que ça allait bien...C'est dès ce tout premier moment le courage de Pierre-Jean lui-même qui nous soutient tous (tous ceux qui nous admirent de "tenir" doivent savoir cela: nous "tenons" parce que Pierre-Jean le premier, tient).

Dominique a également pu s'entretenir par téléphone avec l'équipe chirurgicale qui attend Pierre-Jean à Marseille dès 21 heures. Quand celui-ci arrive (vers 23h30) , on lui fait subir un examen par RMN (résonance magnétique nucléaire); examen très long et très pénible, que Pierre-Jean supporte avec un sang froid qui a fait l'admiration des médecins, et qui du coup leur permet d'avoir des images très précises de sa colonne - ce qui va grandement faciliter la longue intervention, commencée peu après minuit et qui se termine vers 7h30 le dimanche. Les chirurgiens ont remplacé par un disque artificiel le disque entre les 3° et 4° vertèbres cervicale, qui avait explosé, ; et ont soudé ces deux vertèbres l'une à l'autre par deux tiges d'acier et des vis, pour protéger de tout mouvement la moëlle endommagée. La difficulté était de faire cela sans blesser davantage la moëlle fortement contusionnée. D'après les médecins belges, cette opération a été remarquablement effectuée; mais elle n'a rien pu réparer: elle n'a pu qu'empêcher de nouveaux dégâts.

Pendant ce temps, un frère de Guillaume a retenu un billet d'avion (pas évident un samedi soir!), et conduit Dominique à Roissy pour prendre le premier vol dimanche matin pour Marseille, où elle arrive vers 9h30; elle était auprès de Pierre-Jean presque dès son réveil d'anesthésie. Après quelques instants, Pierre-Jean a commencé à cligner des yeux (il ne pouvait parler à cause du respirateur artificiel). Dominique s'est d'abord inquiétée, et finit par comprendre: il essayait de communiquer avec elle... en morse, puisqu'il ne pouvait faire aucun mouvement ! Il a même dicté l'alphabet morse à Dominique, puis lui a de cette façon demandé de vérifier qu'on avait bien rendu ses skis, lui a demandé de prévenir une amie et des amis français chez qui il avait compté s'arrêter au retour, et ainsi de suite...

Vers minuit, ce dimanche, on a pu lui retirer le respirateur. Ses premiers mots ont été: "je suis très déçu de ce service... il y a très peu d'accent marseillais!". Vous voyez qu'il avait gardé son humour délicat... Par la suite, comme on changeait un baxter, il a demandé: "plutôt bien cuit, pour moi, s'il vous plaît..."; et par la suite: "est-ce qu'il est hallal ? " (cà d kasher du point de vue musulman...)

Malgré la gentillesse du personnel infirmier, la qualité de la prise en charge de Pierre-Jean laissait fortement à désirer, de même que les contacts (quasiment inexistants) avec les médecins français; et Dominique et ces médecins pressentaient les problèmes respiratoires qui allaient se manifester. Dominique décide donc de faire rapatrier Pierre-Jean avant que cela soit devenu impossible. Guillaume prend l'avion le lundi midi et arrive à l'hôpital vers 16h. Il n'oubliera jamais le merveilleux sourire par lequel Pierre-Jean l'a accueilli, ni les mots d'accueil qu'il lui a dits à ce moment.

Nous avons alors contacté notre compagnie d'assurance-voyage - Ethias. Nous voudrions dire ici que tous les représentants d'Ethias que nous avons eus au téléphone, dès le quart d'heure suivant son accident, ont été d'une serviabilité et d'une efficacité remarquables. Sans eux, sans leur volonté de nous aider et d'agir au mieux et le plus vite possible, sans discuter, il est certain que Pierre-Jean serait encore à Marseille... Les choses se mettent vite en place. Le mardi vers 9h, les médecins français donnent leur accord pour le transfert - à condition qu'il se fasse avant le soir: sinon, ils pensent ne plus pouvoir l'autoriser. Entre en piste à ce moment, pour le compte d'Ethias, la société Médic'Air, qui loue un avion, trouve deux pilotes, un médecin et une infirmière du Samu, les ambulances, etc... et nous tient au courant de l'avancement des choses toutes les heures avec une délicatesse qui nous fait du bien. Pendant ce temps là , la secrétaire (algérienne) du service des soins intensifs de Ste Marguerite, dont le désir de nous faciliter les choses fait contraste avec l'indifférence complète à notre égard des médecins français, se démène pour retrouver les objets personnels (vêtements, portefeuille, etc...) auxquels Pierre-Jean tenait (c'était déjà elle qui avait trouvé un logement pour Dominique et Guilaume tout près de cet hôpital perdu loin de tout). Elle les localise in extremis dans un autre hôpital.

Guillaume part les chercher au moment (17h) où l'ambulance affrêtée par Médic'Air arrive à Ste Marguerite: l'attitude des deux accompagnatrices, la médecin et l'infirmière, toutes deux SAMU expérimentées comme Dominique, nous font de suite comprendre que nous pouvons être rassurés: Pierre-Jean est désormais en de bonnes mains. Dominique monte avec elles dans l'ambulance qui part vers l'aéroport. Un gag: au moment où la civière de Pierre-Jean passe la porte du service de soins intensifs, une des potences auxquelles étaient suspendus les nombreux baxters s'effondre sous leur poids, et tombe sur la civière où elle perfore la grosse poche de liquide d'alimentation, qui gicle dans tous les sens (mais heureusement pas dans la minerve de Pierre-Jean)... Ambiance ! Au moment où nous partons, nous croisons par le plus inattendu des hasards les ambulanciers qui ont conduit Pierre-Jean de La Foux d'Allos jusqu'à Digne, et qui nous racontent sa déclamation de poésie, le rendez-vous raté, la suspension en rade...

Traverser Marseille en pleine heure de pointe... dans une ambulance dont les sirènes ne déclenchent aucune réaction particulière de la part des conducteurs ou des piétons...et quand un accident dans un tunnel oblige à de longues déviations... Le trajet n'a pas été rapide !

Guillaume, arrivé le premier à l'aéroport en taxi, a été accueilli avec une extrême gentillesse par les deux pilotes (dont l'un était lui-même infirmier (ou médecin? je ne suis plus sûr) SAMU depuis vingt ans). Au moment du contrôle de ses bagages, problème: le couteau scout de Pierre-Jean, récupéré au Samu central (qui réclamait obstinément la signature de Pierre-Jean...) est une arme: pas question de la prendre à bord ! Il faut que le premier pilote , qui a de suite compris la valeur sentimentale de ce couteau aux yeux de Pierre-Jean, use de toute son autorité pour convaincre le fonctionnaire français de le laisser prendre ce couteau avec lui dans son propre avion, en promettant de ne pas se détourner lui-même sous la menace de l'arme !

Nous voyons enfin les gyrophares d'une ambulance. Mais elle s'arrête aux lisières de l'aéroport: qu'est-ce qui se passe? Eh bien... elle a été arrêtée par la sécurité - plan vigipirate oblige - qui prend son temps, fait descendre et FOUILLE tout le monde - ambulanciers, médecins, Dominique - inspecte les caisses de matériel de réanimation, et même vérifie que Pierre-Jean n'est pas Ben Laden - Dominique et la médecin française sont bleues de colère !

L'ambulance arrive enfin devant l'avion - un petit Beechcraft bimoteur. Il fait presque noir. Je me rends compte que l'avion est moins large que notre Ford galaxy familiale, et que sa portière est minuscule... Comme c'est son baptême de l'air (mais oui !), on essaie de faire voir l'avion à Pierre-Jean, qui est ficelé comme une momie sur sa civière: le seul moyen, c'est de mettre cette civière en oblique ! Une scène, sous les projecteurs, que je n'oublierai pas...Et je préfère ne pas regarder pendant qu'on le fait passer par la minuscule portière. La cabine de l'avion est grande à peu près comme une fois et demi celle de notre voiture...et là dedans, il y a: les deux pilotes; derrière le premier pilote, et lui tournant le dos, Dominique qui a entre ses genoux la tête de la civière de Pierre-Jean; coincés sur une banquette le long de la civière, Guillaume (derrière le second pilote), l'infirmière et la médecin; empilées au fond, les caisses de matériel médical... On apprécie d'autant plus que Médic'Air et les pilotes aient accepté que nous restions près de PJ, plutôt que de prendre un autre avion - ce qui aurait été très pénible pour nous !

Il est 19 heures. Les moteurs se mettent à tourner; long trajet sur les pistes; on décolle. PIerre-Jean, de suite, est pris par un léger malaise. Il faut dire qu'il est coincé par un matelas sous vide, qui évite les mouvements, mais le comprime de façon très inconfortable. Quand on n'a connu que des avions de ligne, on a l'impression un peu...bizarre... de grimper en plein ciel sur une mobylette ! Pourtant, la mobylette grimpe comme une grande: on est très vite à 26.000 pieds ( environ 8.000 mètres), la même altitude que les avions de ligne... Il fait noir, mais la visibilité est parfaite: les lumières au sol dessinent la carte de France. On remonte le Rhône: Avignon... Lyon, un peu sur notre droite, St Etienne à gauche... On a l'impression, de l'avant, de ramper lentement sur un immense tapis lumineux. Un peu avant Paris, les difficultés respiratoires commencent chez Pierre-Jean, et s'aggravent rapidement: un de ses poumons s'effondre complètement sur lui-même. Dominique et la médecin envisagent de devoir intervenir en vol; le second pilote, sans devoir poser de questions, comprend de suite ce que signifient les échanges de regards, les chifres sur le moniteur, les valises d'instruments qu'on sort. Les deux pilotes sortent des classeurs de routes aériennes, communiquent par radio, re-programment les ordinateurs de bord: le premier pilote glisse à Guillaume: "on va prendre une route militaire, par Chièvres. Elle va nous faire gagner quelques minutes". Pendant ce temps, Dominiques et les deux accompagnatrices essayent de distraire Pierre-Jean...qui, pour penser à autre chose qu'à sa respiration, joue à draguer les deux jeunes femmes. De très loin, dans l'athmosphère limpide, on voit une lueur forte: c'est la flamme de la raffinerie de Feluy, tout près de chez nous...

On voit très bien la frontière: c'est l'autoroute Mons Tournai, toute illuminée. Et déjà le reflet des lueurs de Bruxelles. On passe pas très loin de Lillois; long détour par le nord, et enfin le tarmac de Zaventem, où on se pose à 21h, et où l'ambulance nous attend déjà , ainsi qu'un taxi. Nous avons à peine le temps de remercier les pilotes: on fonce à toute vitesse, sirène hurlante, vers Erasme, assez inquiets: l'ambulance est dépourvue du matériel de réanimation, alors que la situation de Pierre-Jean est vraiment critique... Heureusement, à cette heure là , le ring de Bruxelles est dégagé, et le médecin et l'infirmière sont avec lui. Arrivés à Erasme, on conduit Pierre-Jean en trombe aux soins intensifs, où il était attendu (et où Sophie, sa marraine nous attendait déjà : premier jour d'une présence inlassable!), et où dès les premières secondes il est pris en charge d'une façon qui tranche du tout au tout sur ce qui se passait à Marseille, à la fois du point de vue médical et du point de vue moral.

Un seul exemple. Pierre-Jean, paralysé, ne peut faire aucun geste d'appel. Or, à peu près toutes les cinq minutes, il s'étrangle (il lui est difficile d'avaler sa salive, et encore plus les secrétions de ses bronches) et s'étouffe. Vous imaginez l'angoisse, le supplice jusqu'à ce qu'on intervienne pour dégager sa gorge... A Marseille, on avait demandé aux infirmiers que quelqu'un reste simplement tourné vers lui (le bureau vitré des infirmiers était à quelques mètres de son lit), pour intervenir sans tarder; on nous avait gentiment répondu: "ne vous inquiétez pas, quand il s'étouffe, les paramètres de l'écran de monitoring se dérèglent assez vite et on s'en rend compte, alors on vient..." No comment. A Erasme, par contre, il était à peine arrivé et pris en charge par les médecins que Daniele, le chef infirmier, bricolait une sonnette d'appel qu'il fixait près de sa joue, pour qu'il puisse appeler d'un léger mouvement de tête... Et autre exemple: en plein branle-bas pour le recevoir et le stabiliser, une infirmière - merci, chère Rachida ! - trouve l'attention et le temps de nous proposer et de nous apporter, à Dominique et à moi, une tasse de café...

Les aventures marseillaise et aérienne se terminent ici. D'autres commencent. Dès le lendemain, ses copains étaient là ...