Lors du merveilleux concert de dimanche dernier, à Braine-l’Alleud, Dominique a dit quelques mots sur Pierre-Jean, puis a dit à quel point le soutien et les signes d’amitiés reçus de toute part jouaient un rôle décisif dans sa capacité à revivre – et dans la nôtre. Elle a aussi dit que certaines absences, dans ces moments durs, pouvaient faire mal .

Cela m’a fait réfléchir à plusieurs circonstances où, devant une grande souffrance, ou une longue épreuve, je n’ai pas fait signe, me disant un peu facilement que ce signe serait inutile ou ridicule, que je pouvais rien faire d’utile … Alors qu’en réalité, en ce qui me concerne, j’avais sans doute plutôt peur de m'approcher de la situation difficile que certains vivaient .

Dominique a alors raconté qu’en parlant de ces absences, Pierre-Jean avait dit : « s’ils ont si peur, il suffirait qu’ils viennent me voir : ils verraient que ce n’est pas si terrible … » (de lui rendre visite).

Ces mots très simples m’ont fait un peu comprendre l’évangile (Jean, chapitre 3, v. 14 etc...) de ce dimanche là (et du coup, le coeur du message chrétien). C’est une rumination, après coup, sur l’expérience qu’a été pour les amis de Jésus sa mort: - à la fois traumatisante pour eux, - et acceptée, "offerte" par lui: cette mort stupide, conséquence de disputes et de circonstances, il n'a pas voulu qu'elle soit une rupture de rancune, ni avec ceux qui l'ont abandonné, ni avec ceux qui l'ont mené à la mort, ni avec le "Père" qui l'inspirait; - et enfin à partir de là intégrée, transfigurée dans l’expérience de la « résurrection »

Pour exprimer ce cheminement, l’évangile rappelle une vieille histoire biblique très symbolique : lors de leur traversée du désert après la sortie d’Egypte, les israélites auraient été victimes de morsures de serpents venimeux – qui symbolisent en fait leur angoisse, leur tristesse, leur désespoir. Pour échapper aux serpents (du désespoir), Moïse en avait fixé une image sur un mât ; et celui qui, mordu, la regardait, avait la vie sauve.

Je pense que c’est ce que voulait dire Pierre-Jean : si on fuit le contact avec ce qui fait mal, on va s’enfoncer progressivement dans la crainte, la terreur paralysante, qui empoisonne les réactions, et bien vite les relations… Pour échapper à cela, il faut oser regarder en face notre douleur ; et ne pas fuir ce qui la cause - ni ceux qui en sont victimes.... Alors elle peut cesser d’être obsédante, empoisonnante, angoissante ; elle cesse de nous enfermer en elle, isolés, murés dans l’angoisse. Une chose est la douleur, même terrible ; autre chose est l’angoisse paralysante à l’idée de la souffrance et de la douleur ; c’est cette angoisse qui étouffe la vie, et qui conduit à des réactions qui ne font qu’ajouter l’isolement et le désespoir à la douleur.

L’évangile fait alors le lien entre ce vieux récit et ce que les amis de Jésus ont vécu lors de sa mort injuste et violente. Elle les a d’abord jetés dans l’angoisse et le désespoir : si le tout-proche de Dieu vit lui-même des choses pareilles, alors que peut-on encore espérer ? Et puis, d’une façon énigmatique – c’est ce qu’ils appellent la « résurrection », ils ont expérimenté que cette mort avait pu être assumée par Jésus en liberté , en amitié et en pardon avec eux-mêmes et avec tous ceux qui en avaient été complices, en confiance malgré tout avec son « Père », cette source de sa vie… Et ils ont expérimenté/cru que si Jésus avait été jeté dans la mort, sa "personne" n'avait pas été détruite: qu'elle rayonnait de plus belle; que sa confiance dans la source de sa vie - son "Père" - n'avait pas été trompée.

Alors le sens de la mort de Jésus s’est retourné pour eux: au lieu de concentrer leur désespoir, elle est devenue l’occasion, pour eux, d’oser faire face à la vie et à la mort en croyant qu’il y avait un chemin de vie vivante et de relations possible même dans ce qui blesse et abîme à l’extrême. Tout simplement, ils ont cessé d’avoir PEUR de la mort et des blessures. C’est ce que l’évangile résume dans cette phrase : « comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le fils de l’homme soit élevé (sur la croix) pour que quiconque croit en lui ait la vie indéracinable ». Et c'est que répète l'évangile de ce dimanche, qui fait dire à Jésus: "unez fois élevé de terre, j'attirerai tous les humains à moi..." OU encore: "sa croix nous a sauvés"

Au fond, le défi est de savoir s’il est possible de vivre la douleur et la souffrance sans couler au fond de l’angoisse qui enferme dans l’enfer de l’isolement. Si c’est possible, la condition, c’est d'abord de ne pas s’enfuir, d’oser regarder les choses et les personnes en vérité.

Comme dit Pierre-Jean, peut-être pourra-t-on dire alors : regarder cela, si c’est dans un regard avant tout d’amitié, et non pas de lamentation sur soi-même, « ce n’est pas si terrible » .

Et c’est ce que m’a fait comprendre aussi W., qui fait face au cancer avec …comment dire ? non pas : courage, mais : vérité : une vérité qui rend libre, qui rend disponible pour des relations tranquillement vraies. Et pour la joie de ces relations. Etre "sauvé", serait-ce cela ? W., je t'embrasse: et... à vos amours !