A Louvain-la-Neuve:

Nous avons beaucoup aimé l'idée si juste de nos oncles et tantes, Lulu, Michou, Pierre, Freddy, qui ont donné comme nom à cette merveilleuse soirée qu'ils ont organisée de A à Z: " concert de l'amitié".

Parce, depuis le premier jour, la première heure de ces douze semaines de folie, de douleur, de combat, de fatigue et d'espoir, Pierre-Jean et nous avons été entourés, soutenus, irrigués, perfusés, portés, baignés par l'amitié, sous toutes ses formes. Sans cette amitié, nous aurions été brisés. Et Pierre-Jean serait très certainement dans un tout autre état que le sien actuellement, et peut-être même ne serait-il plus là du tout - c'est l'avis de personnes compétentes.

Mais il y a eu vous tous.



Et aussi d'autres, qui ne sont pas ici ce soir: en particulier ceux qui l'ont soigné et le soignent encore; et en tout premier lieu les kinés et les infirmiers et infirmières des soins intensifs d'Erasme: ils ont arraché Pierre-Jean au gouffre à la force du poignet. Et ceux et celles du CTR ont repris le flambeau.

Nous sommes ce soir dans la maison de Dieu - c'est-à -dire dans la maison de la fraternité: ce sont deux façons de dire la même chose. Alors, je voudrais employer une formule qu'on entend souvent dans ces murs:

"il est grand, le mystère de l'amitié !"

Voilà . Ce soir, nous le savons tous, nous sommes ici pour une seule raison: boire ensemble à grandes rasades " le vin nouveau", le vin (offert généreusement par Delhaize!) de l'amitié qui fait des miracles, de l'amitié qui est un "miracle": une merveille qui rend vivant et humain.

Et pour terminer, je voudrais vous transmettre une citation, que quelqu'un (le cher Philippe ) nous a lui-même transmise, et qui dit assez bien ce que nous sommes en train de faire, vous tous avec nous. Cette phrase est écrite par un historien qui rappelle que le roi Saint Louis, malade de la peste lors de la croisade (ce n'est pas le plus beau de son histoire, mais enfin...) fut transporté par ses compagnons sur un brancard jusqu'au champ de bataille. L'historien écrit à peu près:

"ils ( et ce "ils", c'est nous tous)

ils portaient leur malade au combat,

comme un étendard

auquel se ralliaient toutes les oriflammes

pour gagner la bataille".

Pour gagner la bataille !

A Court Saint Etienne

Nous voudrions dire que nous sommes émerveillés ! Emerveillés, d'abord...par la splendeur de la musique, par l'allégresse, la fougue et l'intelligence de cette interprétation de Mozart ! Et puis émerveillés aussi par votre générosité. Vous, jeunes musiciens et musiciennes professionnels - et ce n'est pas un métier où on fait fortune - vous avez spontanément décidé d'offrir ces deux concerts, aujourd'hui et hier à Bruxelles, à un garçon de votre âge durement atteint - et lui aussi amoureux de la musique...

Votre geste, votre musique, s'ajoutent à l'amitié qui l'entoure et le soutient. Et il y a quand même quelque chose d'étonnant, d'étrange: c'est la place que tiennent la musique et les musiciens dans cette mobilisation de solidarité et d'amitié. Nous pensons à Peter Manuilov, l'ancien professeur d'Elizabeth Wybou, la brillante soliste d'aujourd'hui, qui, quand nous émergions à peine du gouffre, a joué pour nous à Braine l'Alleud avec toute la délicatesse de son âme généreuse, en compagnie d'A. Pondelepeyre. Nous pensons à la chorale universitaire de louvain, où chante Lorraine la soeur de Pierre-Jean, à son chef, notre amie Charlotte Messiaen, et aux jeunes talents de Musica Mundi, qui nous ont enchantés vendredi soir. Nous pensons à nos amis Sigiswald et Marleen Kuyken, dont l'affection nous atteignait quand nous les écoutions jouer la Johannes Passion de Bach au début de la semaine sainte - cette même semaine où nous vous avons écoutés méditer en musique, à Clerlande, "les 7 paroles du Christ en croix". Et nous pensons à Martine, Pauline, Roland, Hugues et les autres amis qui vont chanter et jouer pour Pierre-Jean dans un mois à Louvain-la Neuve; à notre cher claveciniste et organiste Jacques Wyllemijns, si présent, qui prépare pour l'automne tout un spectacle offert à Pierre-Jean ...

Oui, comment se fait-il que la musique et les musiciens tiennent une telle place dans ce feu d'artifice de l'amitié ?

Puisque nous sommes dans une église, ce qui peut aider à comprendre, ce sont les images dont la Bible se sert pour suggérer le sens de ce qu'elle appelle la vie "éternelle", la vraie vie, celle qui peut s'affirmer, se maintenir, s'épanouir même à l'ombre de la mort, même au coeur de ce qui blesse à l'extrême. Il n'y a que deux images, qui reviennent sans cesse: le banquet de fête, et la musique partagée : manger, boire et chanter ensemble . Ce sont d'ailleurs les trois choses qu'on fait normalement dans une église - avec en plus: écouter en silence...

Chanter...ensemble. Alors, on comprend un peu ce qu'est la musique. Elle a une caractéristique fondamentale: elle n'existe que si elle est partagée. La musique, "en son essence" (je parle philosophie, en l'honneur de Thomas, le chef de l'orchestre Sturm und Klang, que j'ai connu étudiant en philosophie!) est partage et communion.

Et quand ce qu'on vit est trop dur, ou trop merveilleux, ou trop énigmatique - comme c'est le cas pour nous - alors les mots, les gestes, et même les actes, ne suffisent pas. Seule la musique peut libérer l'âme en nous - libérer en nous une âme, et rendre possible, dans la discrétion, l'union des âmes.

Ceux qui choisissent la vie dans la musique choisissent donc de vivre, toute leur vie, une expérience de partage et de communion. Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Mozart était si beau, hier soir et cet après-midi: c'est que vous le partagez entre vous, et avec nous, joyeusement, librement. Et cela s'entend: votre musique ruisselle de vie, parce qu'elle naît de votre complicité, qui s'étend à ceux pour qui vous jouez !

Rien d'étonnant, alors, que les musiciens soient tellement présents aux moments durs, ces moments où l'on réalise que seuls le partage et la communion permettent de tenir debout et de rester humains...

Cher vous toutes et tous, et surtout cher Thomas et chère Elizabeth, toi qui avec tes parents as pris spontanément l'initiative de ce merveilleux cadeau fait à Pierre-Jean que vous avez connu il y a ... 20 ans !, nous vous souhaitons du fond du coeur de trouver la joie et la communion dans le chemin difficile que vous avez courageusement choisi, le chemin de la musique et du partage !